Kassaman binnazilat ilmahiqat..." le plus noir des crimes est celui qui consiste à obscurcir la conscience politique et d’égarer tout un peuple" d'Emile ZOLA

Kassaman binnazilat ilmahiqat..." le plus noir des crimes est celui qui consiste à obscurcir la conscience politique et d’égarer tout un peuple" d'Emile ZOLA

Le nom de ce blog est sans doute évocateur de notre "nachid el watani" tant décrié par le passé parce que, associé au pouvoir Algérien illégitime. Après des décennies de disettes. Je voudrais faire de cet espace, un coin où tous mes compatriotes et autres amoureux de libertés, de démocratie, ou tout simplement d'histoire pourraient s'exprimer librement. En ce sens, nous vous souhaitons la bienvenue. En hommage à Nacer Hachiche, repose en paix et à bientôt ! Pour garder le contact avec notre chère patrie : http://www.alger-presse.com/index.php/presse-fr


La burqa et le cercle des idiots par Abdelwahab Meddeb

Publié par The Algerian Speaker sur 30 Octobre 2014, 14:11pm

Catégories : #DEBATS A BATONS ROMPUS(hiwar bila houdoud)

L’apparition de la burqa se multiplie dans l’espace public français et européen. Elle a le don d’irriter tout le monde. Cela affecte même les archi libéraux du multiculturalisme anglo-saxon qui respectent tous les particularismes. Cette disparition de la face, cette annulation du visage affole. Le critère d’une identité franche disparaît. Comment dès lors respecter l’intégrité du corps ? La conquête séculaire de l’habeas corpus n’exige-t-elle pas un visage et un corps visibles, palpables, reconnaissables par l’accord du nom et de la face pour qu’autour de cette clarté fonctionne l’état civil et le pacte démocratique ? L’éclipse de la face occulte la lumière émanant du visage et accueillant à travers l’autre le miroir où se reflète le miracle de la vie, où se reconnaît la plus franche des épiphanies divines, révélation qui a tant inspiré la vie de l’esprit et du cœur en Islam. Les soufis voyaient en effet le signe de Dieu dans le miracle surgi de la face humaine, surtout lorsqu’elle se pare des traits qui animent un visage de beauté féminin. On remonte ainsi, de visage en visage, du visible à l’invisible, de l’humain au divin, selon la parole prophétique (inspirée de la Bible) qui répète que l’homme a été façonné à l’image de Dieu. « Tout est périssable, ne perdure que la face de Ton seigneur », dit le Coran (LV, 26-27), qui loue ainsi la pérennité de la face divine en tant qu’absolu dont la trace de splendeur se reflète sur le support que lui tend tout visage humain. Le voilement du visage par un tissu aussi noir que la robe qui enveloppe la Ka’ba (cette robe est aussi appelée burqua), dessaisit l’humain de la franchise qu’exigent aussi bien le politique que l’esthétique, l’éthique ou le métaphysique, C’est un masque qui annule le visage, qui l’abolit, dérobant les intensités témoignant de l’altérité qu’Emmanuel Levinas a saisie et dont nous recueillons les précoces rudiments chez de nombreux témoins de la millénaire tradition islamique qui ont médité le franc face-à-face entre eux et leur Seigneur éprouvant leur singularité dans l’esseulement du retrait . Le visage ainsi couvert est retiré de la circulation urbaine comme de la relation intersubjective ou mystique. Se trouve donc effacé le visage qui est, encore selon Levinas, « le lieu d’une ouverture infinie de l’éthique », au carrefour du souci de soi et des autres. Le niqâb ou la burqa, radicalisation du hijâb (qui voile les cheveux et laisse le visage à découvert), est un crime qui assassine la face, privant l’humain de son ouverture infinie vers l’autre qui vient. Ce costume prétendument islamique transforme les femmes en prison ou en cercueil mobiles, exhibant au cœur de nos cités des fantômes barrant l’accès aux vérités invisibles qui s’extraient du visible. Le port du niqâb ou de la burqa vient d’être interdit dans les enceintes scolaires et universitaires dépendant d’Al-Azhâr au Caire, la plus haute institution sunnite du monde. Le patron de cette institution, le shaykh Tantawî a rappelé que le niqâb n’est pas une obligation islamique, une farîd’a, ni une disposition cultuelle, une ‘ibâda, mais seulement une ‘âda, une coutume. Dans la foulée, le mufti d’Egypte, le shaykh ‘Alî Jum’a confirme cette assertion, il précise en outre qu’il s’agit d’une coutume arabique antéislamique, laissant entendre par là que l’islam est en mesure de l’abolir. Ces arguments internes à l’islam peuvent être exploités si la commission parlementaire se décide pour l’élaboration d’une loi interdisant le port du voile intégral. Je n’évoquerai pas la difficulté de la mise en pratique d’une telle loi. Je voudrais seulement répondre à certaines objections de juristes qui évoquent la liberté de l’individu et le respect de ses choix l’amenant à disposer de son corps comme il l’entend. C’est qu’en effet les porteuses de burqa se réclament de ce principe tant en France qu’en Egypte. Nul doute cette considération est-elle centrale aussi bien dans l’esprit du droit positif que dans la déclaration des droits de l’homme. Il me paraît pertinent de ne pas céder sur ce point comme le font certains juristes qui nous demandent d’abandonner ce principe et de se réfugier derrière les principes de dignité et surtout d’égalité, qui sont eux aussi juridiquement opératoires, nous y reviendrons. Mais pour la liberté, je voudrais reprendre la définition humoristique de la démocratie par l’écrivain américain Marc Twain : selon lui, la démocratie repose sur trois facteurs : « la liberté d’expression, la liberté de conscience et la prudence de ne jamais user de la première ni de la seconde. » J’interprète cette prudence avec Eric Voegelin comme la sagesse de ne pas user de ces droits d’une manière inconditionnelle. Et je m’appuie, avec le même politologue germano-américain, sur la courtoisie nécessaire au fonctionnement de nos sociétés, disposition que nourrissent « les compromis et les concessions faites aux autres. Quiconque a une idée fixe et cherche à l’imposer, c’est-à-dire quiconque interprète la liberté d’expression et la liberté de conscience en ce sens que la société doit se comporter de la manière qu’il juge bonne, n’a pas les qualités requises pour être citoyen d’une démocratie. » Un tel problème est déjà traité par Aristote autour de la statis (la crise qui provoque une discorde, une révolte même) : si je me fixe sur une opinion, et si je m’obstine à la suivre, une contre-statis peut être enclenchée, et le désordre s’installe dans la cité. Telle serait notre réponse sur le principe de la liberté individuelle réclamée par les provocatrices ou les victimes porteuses de burqa. Quant à la dignité de la femme et au principe d’égalité, qui sont tout aussi intangibles que la liberté, incontestablement le port de la burqa les malmène. La burqa procède de la prescription du voile et la radicalise. Il n’y a pas de différence de nature ni de structure mais de degré et d’intensité entre burqa et hijâb, lequel est rien qu’en lui-même une atteinte au principe de l’égalité et de la dignité partagées entre les sexes. Tous les réformistes et modernisateurs qui, en Islam, ont prôné le dévoilement des femmes depuis la fin du XIXe siècle, organisent leur discours de persuasion sur ces trois principes (liberté, égalité, dignité). L’atteinte à l’égalité est patente, elle est manifeste dans le verset coranique qui constitue une des références scripturaires qui sont à l’origine du commandement du voile : il s’agit du verset 31 de la sourate XXIV, lequel crée la dissymétrie au détriment des femmes dans la séquence qui concerne la question du désir et de la séduction propageant la sédition (fitna est un mot unique qui rassemble les deux sens). Telle séquence appelle à la vertu, à la pudeur, au contrôle de soi ; elle s’adresse systématiquement aux deux sexes, aux « croyants et aux croyantes », à qui il est notamment demandé au verset 30 de « baisser le regard » et de « préserver leur sexe ». Cependant, est ajouté un supplément de vigilance aux femmes (qui est à l’origine de la dissymétrie) en lequel les docteurs de la loi interprétèrent la nécessité du port du voile pour elles. Alors que littéralement le verset peut être entendu tout autrement, la pudeur demandée aux femmes se limitant à couvrir leur bustier. La lecture consensuelle des docteurs qui approfondit la dissymétrie est symptomatique : elle révèle l’état anthropologique patriarcal et phallocratique qui attribue aux femmes l’origine de la séduction alliée de la sédition génératrice du chaos. Or, rien ni psychologiquement ni en termes d’économie et d’énergie sexuelles ne légitime l’attribution de ce supplément aux femmes, pas même la vérité et la réalité de leur différence sexuelle attestée biologiquement et confirmée symboliquement par la psychanalyse. Il s’agit là d’une vision patriarcale et phallocratique totalement dépassée par l’évolution anthropologique à laquelle sont notamment parvenues les sociétés modernes encadrées par un droit confirmant l’égalité et la dignité que partagent les humains hors toute discrimination de sexe ou de genre. Avant même d’en venir à considérer la burqa, il convient de situer la prescription du voile dans une société phallocratique, misogyne, construite sur la séparation des sexes, sur une hiérarchie des genres, considérant que les femmes excitent plus le désir que les hommes. Il faut donc constater au commencement que la prescription qui impose le voile aux femmes émane de la société en laquelle est né l’islam il y a quinze siècles, une société patriarcale et endogame – qui encourage le mariage de proximité, entre cousins – où prévaut en outre l’obsession de la généalogie, où la sexualité est indissociable de la filiation. La preuve en est que les femmes dites qwâ’id, entendez ménopausées, sont dispensées de se soumettre aux prescriptions de la seconde séquence coranique qui est utilisée par les docteurs de la loi pour formuler l’impératif qui impose le voile aux femmes (voir Coran, XXIV, 60). C’est donc la hantise de l’homme face à l’incontrôlable liberté de la femme qui est à l’origine de la prescription du voile que le niqâb et la burqa radicalisent. Hantise de l’homme qui ne pourra jamais absolument authentifier l’origine de sa supposée progéniture, par laquelle se transmet le nom et la fortune. Ainsi la structure anthropologique qui est aux origines du voile ordonné aux femmes est intégralement dépassée avec la naissance et l’universalisation de la contraception chimique qui rend opératoire la distinction entre sexe et filiation, entre jouissance et engendrement. Par la quête de la jouissance seule rendue biologiquement possible, s’organisent ontologiquement la liberté et l’égalité des sexes qui partagent une même dignité. Cette situation se répercute sur l’édifice juridique et situe la condition de l’humanité moderne loin des archaïsmes que continue d’entretenir l’islam parfois d’une manière polémique et provocatrice. La question de la burqa mérite en outre d’être envisagée sur deux autres aspects. Le premier met en confrontation une société restée rivée sur le culte (celle de l’islam) et une société qui est passée du culte à la culture. Notre société approche en effet même le culte et la religion comme faits de culture. Et lorsqu’elle sent que l’esprit en elle se réifie, elle peut recourir au culte dans ses marges, dans l’espace circonscrit à la demeure ou au temple; et si jamais elle place le culte au centre de son agora, elle le met en scène dans la pluralité de ses formes, loin de tout penchant exclusiviste. Nous estimons aussi qu’avec la burqa, nous sommes confrontés à une stratégie du grignotage. Au-delà des cas isolés et singuliers, au-delà des converties zélées, il ne faut jamais perdre de vue que des islamistes mais aussi de pieux salafistes appliquent les recommandations du Conseil européen de la fetwa (dirigé par le prédicateur al-Qardhâwî, ex-frère musulman égyptien qui agit à l’horizon du monde en parlant de Qatar, précisément de la tribune que lui offre la chaîne satellitaire al-Jazira). Dans cette instance (dont les dernières réunions annuelles se sont tenues en Irlande), les militants sont exhortés pour agir avec agilité et dans la légalité afin de gagner en Europe des parcelles de visibilité en faveur de la loi islamique. C’est donc le dispositif juridique séculier qui est sourdement visé par l’affaire de la burqa. C’est comme si l’instrumentation de sa radicalité rendait plus digne, plus acceptable le hijâb. Ne tombons pas dans ce piège. A nous de voir s’il faut répondre ponctuellement par une loi ou s’il faut mobiliser les ressources déjà existantes du droit en lesquels nous avons à puiser en élaborant une ligne stratégique face à ces assauts répétés. Je finirai par remarquer qu’avec ce débat, on nous impose une régression par rapport aux acquis humains. Le débat sur le même sujet, tel qu’il a eu lieu et tel qu’il continue en Egypte, est un débat d’idiots. Pourquoi ? Parce qu’il reprend les matériaux d’une casuistique d’une autre temps qui, au Moyen Age, était en droit islamique (fiqh) tout aussi pertinente qu’en droit canon, et qui, aujourd’hui, paraît serve d’une tradition figée paralysant l’invention intellectuelle et entravant l’adaptation à l’évolution des moeurs. N’élargissons pas alors avec notre complaisance l e cercle des idiots.

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